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miroirs

L’autre côté du miroir

« L’absolu n’est pas l’affaire de tous : il est l’affaire de chacun. Et tous doivent régler leurs rapports entre eux de façon que chacun ait le loisir intérieur de s’interroger sur l’absolu. » Albert Camus

« Miroir, Ô mon beau miroir, dis-moi »… Mais, « dis-moi » quoi au juste ? De tout le royaume, qui est la plus belle ? Que tendons-nous à regarder dans cet objet du quotidien omniprésent constitué d’une surface polie qui sert à réfléchir la lumière et/ou à refléter l’image des personnes et des choses ?

Les mots ont un sens, et même plusieurs par analogie. Cherche-t-on grâce à cette surface brillante, unie, sans aspérité (tel un juge de vérité) à évaluer l’apparence qu’on donne au monde (l’image reflétée) ou ce que l’on est (la réflexion de lumière) primordialement ?

Le miroir est-il avant tout un outil de socialisation ? Tel le futile « selfie » est-il le symbole de nos mises en scène ? Est-il un support d’illusion ou un accès au réel ? Il n’y a pas d’objet dans le miroir qu’on observe, seulement de la lumière renvoyée comme si l’objet était là, un reflet inversé, un percept. Alors que cherche-t-on dans un miroir ?

Souvent l’œil de l’observateur cherche à savoir ce qu’il renvoie et va renvoyer dans les autres regards dans le cadre de sa socialisation, dans le cadre du récit collectif. Plus qu’une affaire de coquetterie ou de prise d’information c’est une manière de façonner et d’enregistrer l’identité qui sera projetée et de supputer ce qui sera perçu par autrui dans le vulgaire quotidien. C’est donc une image qui tend à enfermer. Structurés comme nous tendons à l’être, l’œil pense comme la pensée voit.

Persona

Le miroir est un moyen de se capter dans le monde « extérieur ». Fondamentalement, sauf si un traumatisme le pousse à vouloir être transparent, l’Homme tend à redouter que l’autre soit indifférent envers lui comme il redoute qu’on puisse publiquement entrevoir ses pensées intimes. Forcément incomplet, il cherche donc dans le miroir à savoir quel rôle il a, va ou prétend avoir dans le récit collectif (et individuel) qui s’écrit seconde après seconde. Nous pourrions dire qu’il regarde quelle personne il incarne sachant que « persona » est le mot latin pour dire le masque de l’acteur de théâtre.

Persona, c’est donc le masque que porte l’être humain en société en respect des normes et codes. C’est un accessoire pour se faire une place et avoir un rôle. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si en marketing « persona » est un terme pour parler de groupe cible, avec ses attributs, un profil-type. Mais le masque peut aussi servir un dessein de dissimulation. « Larvatus prodeo » (« j’avance masqué ») fût une intrigante formule du tout jeune Descartes.

Personne/persona renvoie donc au masque porté sciemment ou malgré soi au sein de la vie en société. Un masque comme une identité cocréée. Chargé d’intentions. Vu d’un œil totalement extérieur, tout cela ressemble à un jeu de civilisation avec des vies horodatées, chacun allant – tel(le) l’acteur ou l’actrice – de scène en scène (maison, bus, voiture, métro, bar, restaurant, usine, bureau, école, hôpital, caserne, maison de retraite etc.), avec souvent une grande faculté d’improvisation autour du rôle attribué. Et le regard dans le miroir est celui du comédien s’apprêtant à entrer en scène.

En somme, par cette acceptation, la société se compose d’acteurs qui s’ignorent, avec des visages et masques d’une extraordinaire diversité, dans une mise en récit qui se génère.

Naturellement nous sommes invités dès notre socialisation à prendre une place sur cette scène de théâtre globale. Ce qui sous-tend se laisser juger et mesurer.

Dans quel personnage me verra-t-on ?

Le seul organe de notre corps faisant office de miroir est l’œil. Il observe et il reflète à la fois. Notamment par la pupille qui est en son centre. Le mot « pupille » vient du latin pupilla, pupa, comme « poupée » en raison de la figurine humaine qui s’y reflète. Réalisez l’expérience si ce n’est déjà fait, regardez-vous dans la pupille grâce à un miroir, et vous verrez votre corps, de la tête aux pieds, dans celle-ci. Vous pourrez dans ce minuscule miroir vous voir telle une miniature orpheline dans un cercle, qui par ailleurs est le symbole de l’Univers.

Questions

Un rôle, un masque d’acteurune poupée, une figurine : ne cristallisons-nous pas un leurre à chaque fois que nous regardons ainsi dans le miroir avec l’œil de notre ego qui se prétend œil absolu témoin du réel ? 

La vérité est-elle dans une projection inversée (la droite devient la gauche dans un miroir) d’une réalité parmi d’autres ? Est-elle dans le roman collectif ? Faut-il vouloir plaire et se transformer conformément au mode d’emploi suggéré dans un objectif de représentation sociale ? Faut-il chercher à être vu et/ou reconnu ? Se réalise-t-on dans le barnum social avec une identité manufacturée ? Peut-on être guidé(e) par l’apparence de son propre masque et par la duplicité ? Par des signes extérieurs ? Est-on personne quand on se cantonne à être une personne ? Doit-on vivre dans le jugement et l’opinion ?

Se peut-il que le miroir symbolise par son cadre les limites que nous imposons à notre être en le faisant sujet (du latin subjectus, soumis, subordonné) ? Le miroir est-il un objet du quotidien qui permet par un autre regard de ne plus rester en surface ? Et si finalement le miroir était un outil fabuleux pour dépasser les apparences, éteindre les illusions, et se révéler ?

Conscience d’exister

La conscience d’exister, c’est la perception d’avoir une réalité (ce qui existe pour nous grâce à notre expérience) dans le réel (ce qui existe en dehors et indépendamment de nous).

Quand le nombre de protagonistes augmente dans notre réalité, notre visibilité potentielle décline statistiquement, la concurrence augmente et l’indifférence menace.

L’indifférence donnant un sentiment de néant, elle instille la crainte de ne rien être aux yeux des autres, d’être déclassé(e), ou de ne rien être… tout court. On peut redouter de n’être qu’une goutte insignifiante dans un flot massif ou, pire, au sein d’un bassin stagnant fait de vicissitudes. Les autres gouttes d’eau ayant la capacité de refléter tels des miroirs, le mental en fait des juges (omniprésents) de société. L’ego en souffre. Le poison du ressentiment menace comme l’angoisse d’une finitude.

L’ego pousse chacun à rapidement désirer être une « personne », à avoir un rôle. Il crée donc une dualité plombante avec une version publique de soi. Il y a l’être et la personne. Evidemment, autant que possible, quitte à tricher un peu, le rôle se doit d’être bon, distinctif, valorisant dans l’immense théâtre de l’environnement perceptible, c’est à dire la société. Et peu importe – quelque part – les tourments des autres au delà du premier ou du deuxième cercle. Le reflet du Moi (roi) dans le miroir passe d’abord. Car le cortex préfrontal ventromédian determine la valeur qu’on s’accorde. Et l’estime monte avec l’activation des circuits de la récompense. En conséquence le risque est de se projeter dans l’Avoir et de négliger qui l’on Est.

Avoir

Dans sa bulle individuelle, dans le reflet du miroir, l’ambition est d’Avoir de façon conséquente, pour se sentir vivant, pour se doter de filets de sécurité, pour s’assurer d’un matelas en cas de chute, tout en montant sur l’échelle (ou la corde) qui sépare de la masse, de l’altérité. L’intérêt personnel, l’ego, l’orgueil fonctionnent comme des moteurs d’émergence générateurs de séparation, de dissociation dans la perspective d’affirmation d’un « je » omnipotent, estimé, et réalisé dans le grand jeu de la société. On perd sa (et la) Nature dans ce rapport à l’extérieur. On se perd, on s’épuise à finalement mimer, imiter l’autre ou à le suivre.

L’angle de réflexion

Que devient le réel dans notre histoire ? Que devient ce que nous sommes par Nature et par essence ? Le déni – comme la comparaison – est une violence vis à vis de l’altérité et de soi-même. On se perd en s’étalonnant après s’être jeté mimétiquement dans les rets de la socialisation. On erre en croyant se trouver dans les regards, dans les reflets des cristallins, dans les conditionnements, dans les miroirs. Nous sommes tous des miroirs et des observateurs générateurs de réalités, d’enchantements et de désenchantements. Mais la question est de savoir si nous voulons refléter, faire miroiter, choisir une illusion ou nous consacrer au réel. Autrement dit, être Un et aligné ou fragmenté.

Avec nos yeux, avec le miroir, il est possible de (re)garder le Moi OU le Soi. Autrement dit, l’attention peut se porter sur sa personne OU sur son être, élément d’un Tout. Tout dépend de l’intention et de l’inclinaison que l’on donne au miroir. En effet, la véritable Nature ne se montre pas d’elle-même. Elle se propose à celui ou celle qui cherche avec une noble intention et le coeur léger. Donc avec l’angle de réflexion adéquat, miroir en main.

L’autre côté du miroir, ou comme trouver l’endroit des choses dans l’envers du décor

Resserrons maintenant l’observation dans un face à face avec nous-même. Un tête à tête avec le miroir afin de déterminer où se situe notre propre curseur illusion/réel, comme une tentative de percevoir l’essentiel à ce stade. Car le miroir ne fait que restituer platement, de manière insaisissable et inversée. C’est notre cerveau qui se charge ensuite de donner une réalité, des volumes et un contexte.

Test

« Les yeux sont le miroir de l’âme » , dit-on. Regardons-nous, regardez vous maintenant dans les yeux grâce à un miroir, l’esprit ouvert, déconditionné(e), sans orgueil, puisque l’œil, outil de vision, porte en lui la faculté de reflet du miroir.

Y voyez-vous une couleur d’iris, une pupille , une forme ? Y voyez-vous une architecture physico-chimique complexe ?

Voyez-vous dans vos yeux un outil de séduction ? Au delà du mode analytique, y voyez-vous un regard, une étincelle de vie, une intériorité, un rapport aimant à l’altérité ?

Que voyez-vous ? Un ego, un mental ? Un esprit, un Moi, un Soi, une âme à laquelle vous ne pouvez pas mentir ? Y voyez-vous une relation vivante, de l’or, du feu ?

Pressentez-vous l’existence d’un trésor en son fond ? C’est une question. Que voyez-vous ? 

Sans utiliser de cases ou réponses toutes faites, sans discours préétabli, sans critiques, jugements, calculs, et même presque au-delà des mots : intuitivement et hors des conditionnements que voyez-vous dans le miroir ? Que voyez-vous à travers vos yeux avec une attention élargie ? Quelle est votre réalité ? Quel est le réel ?

Et si dans votre œil se reflétait une réalité qui n’est qu’une projection du réel ? Et si le miroir était un de ces endroits où l’envers du décor est perceptible à découvert ? Une fois les apparences dépassées…

L’attention et l’intention

Si le miroir « aux alouettes » s’emploie à tromper (chacun imitant l’autre), à enfermer dans l’illusion des apparences par des reflets factices, l’attention et l’intention servent unies de révélateur, de générateur. Il y a ce qui s’offre à l’œil et ce qu’on cherche à voir. Chacun impliquant l’existence de l’autre.

Séparés et confondus, sujet et reflet ne s’opposent qu’en apparence. En outre l’expérimentateur a son rôle dans l’expérience. Le reflet du réel (passif) scruté devenant la réalité dans l’œil de l’observateur (actif).

Le miroir est donc à la fois le symbole de l’illusion (car reflet inversé d’une réalité impermanente) et potentiellement un outil de (re)Connaissance qui permettra de tenter de rapprocher réalité et réel en se déterminant. Cela après des travaux de polissage (déconditionnement, dévoilement). L’objectif étant d’être en capacité de refléter fidèlement – en s’effaçant – dans un espace réduit tout le réel dans son unique splendeur. Ou de passer de l’autre côté du miroir… >>